" Ouvrir le champ des possibles "

Rencontre avec Emmanuel Patrier, directeur Handi-Sup

Dans un contexte où l’emploi des personnes en situation de handicap est encore freiné par de nombreuses discriminations, Handi‑Sup Auvergne est devenue en plus de 30 ans une structure incontournable pour l’accompagnement vers les études supérieures et l’insertion professionnelle. De la naissance de l’association au début des années 90 à la 16ème édition du Forum emploi le 25 mars 2026, son directeur Emmanuel Patrier, véritable cheville ouvrière de l’organisation depuis 1997, porte un regard nuancé mais sans concessions sur l’évolution de l’inclusion dans les entreprises, en s’appuyant sur la stratégie des petits pas.

Comment est née l’association Handi‑Sup Auvergne et quelles en sont les valeurs fondatrices ?

Au début des années 90, deux infirmières universitaires confrontées à l’inaction face aux étudiants en situation de handicap, créent avec eux l’association Handi Réponse, devenue Handi-Sup en 1993. L’objectif était simple : rendre les études universitaires plus accessibles. En 1997, grâce à un financement de l’AGEFIPH, l’association me recrute comme premier chargé de mission. Après la loi de 2005, malgré les obligations légales, l’insertion professionnelle des étudiants handicapés reste un défi, notamment en raison du manque de moyens des services universitaires.

Aujourd’hui, avec plus de 1 400 étudiants en situation de handicap à l’Université Clermont Auvergne (35 000 étudiants au total), nous avons diversifié nos partenariats (Conseil départemental, Région) pour renforcer notre action. Notre projet associatif place l’inclusion au centre : permettre à chacun, malgré un handicap, de trouver sa place dans la société. Cela passe par l’information, l’autonomie et l’accompagnement vers l’emploi, car un diplôme est utile, mais une insertion réussie l’est encore plus.

« Une TPE associative » et un engagement au long cours

 

Tu es souvent identifié comme « Monsieur Handi‑Sup » à Clermont‑Ferrand. Qu’est‑ce qui explique cette longévité ?

Je suis arrivé à Handi‑Sup par hasard. Après un Institut en Etudes Politiques (IEP) et DESS en sociologie du développement, je visais Médecins sans Frontières, mais sans les 2 ans d’expérience requis. La même semaine, le choix entre contrôleur des impôts ou CDD à Handi‑Sup a vite été fait. Avec ma future femme, nous sommes partis pour Clermont, pas vraiment de gaieté de cœur vu l’image du « grand plateau de fromages », mais nous nous y sommes installés durablement depuis !

Je suis resté grâce aux personnes rencontrées et au format « TPE associative » (ligne hiérarchique courte, décisions rapides, actions concrètes), loin de la compta ou politique politicienne des grosses structures. La diversité du métier aussi (orientation, relation entreprise, social pur, qualité…). Très humain et concret, parfait pour qui aime la variété.

 

Concrètement, quelles actions mène Handi‑Sup et comment se construit le lien avec les étudiants ?

Nous répondons à des besoins peu couverts, comme les stages de 1 semaine, 15 jours, 1 mois pour valider un diplôme, et actions au long cours, du lycée à l’emploi. Certains renvoient l’ascenseur, comme cette jeune femme aidée en alternance, devenue RH dans une PME, avec un vrai terrain de DuoDay en retour.

La gouvernance reflète cela : la majorité du conseil d’administration sont des anciens handicapés accompagnés qui sont aujourd’hui des bénévoles qui décident, installent le forum, orientent le public. Avec notre président Loïc Thomazet, nous incarnons Handi‑Sup et cette équipe bénévole.

 

« Ouvrir le champ des possibles »

Le Forum d’emploi est devenu votre événement phare, avec déjà 16 éditions. Comment est‑il né et quel est son objectif ?

Parti de petites rencontres dans les halls d’écoles puis une demi-journée à Polydôme, le forum occupe aujourd’hui le grand hall pour plus d’ampleur. En 2025, nous avons accueilli 1500 personnes et 120 employeurs.

Ouvert à tous (étudiants, partenaires de l’emploi, acteurs de l’aide technique), il ouvre des perspectives : CDD/CDI, formations, réorientations, aménagements. Trois acteurs clés : employeurs (entreprises, collectivités, État), formations/CFA (de CAP à ingénieur), aménagements techniques (sièges, logiciels « dys » etc…). L’apprentissage est possible toute la vie pour les travailleurs handicapés, c’est aussi une solution intéressante pour lycéens ou reconversions.

Nous l’organisons en mars (et non pendant la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées, 3ème semaine de novembre) car les employeurs ont défini leurs plans d’apprentissage, les candidats sont bien plus prêts.

Quelles retombées observez‑vous ?

Pas de chiffres précis sur les embauches, mais des résultats concrets ! Des conseillers emploi voient régulièrement les personnes accompagnées changer d’une année sur l’autre car ils trouvent des solutions ; les employeurs reviennent car ils recrutent 2-3 personnes, sinon ils arrêteraient.

Pour nos suivis au long cours : stages, apprentissages, CDD, CDI. Nous observons des effets inattendus aussi, comme cette enseignante clermontoise qui découvre la référente handicap de son établissement et les aménagements possibles, transformant son quotidien en quelques mois.

 


L’alternance, une voie à réfléchir

Comment les étudiants en situation de handicap se saisissent‑ils de l’alternance ?

Il n’y a pas de règle : certains préfèrent valider d’abord un bac +2/+3 avant de se lancer, d’autres fuient le système scolaire et optent rapidement pour l’apprentissage. Nous ne sommes pas des militants exclusifs de l’alternance, mais des accompagnateurs. L’objectif est de trouver la solution adaptée à chacun, en mobilisant les acteurs clés (référent handicap du CFA, médecine du travail, équipe pédagogique, aides techniques).

La politique des petits pas fonctionne bien (stages courts, jobs d’été, puis alternance). Cela permet d’ajuster les missions en fonction des besoins, même si exprimer ces besoins n’est pas toujours facile.

Le vrai frein reste la discrimination. Le Forum a un atout majeur : les employeurs présents y viennent en connaissance de cause, ce qui facilite la discussion sur le handicap.


Avec la place grandissante de la santé mentale, vois‑tu arriver davantage d’étudiants avec des troubles psychiques ou neurodéveloppementaux ?

Oui, nous constatons une hausse globale du nombre d’étudiants, notamment avec des troubles psychiques ou du neurodéveloppement (TSA, etc.), parfois même pluriels. Le contexte post-Covid et les reconversions après un burnout expliquent en partie cette tendance.

Le handicap psychique reste un défi pour les recruteurs, car il n’existe pas de solution standardisée. Pourtant, nous maintenons notre approche généraliste : nous accompagnons tous les types de handicap, en adaptant les solutions au cas par cas et en orientant vers des spécialistes si nécessaire. Ce qui prime, c’est la motivation de la personne, pas les pronostics. J’ai vu de nombreux exemples où des individus ont dépassé toutes les attentes.


Comment vois‑tu l’accueil du handicap dans les TPE‑PME ?

Ces dernières pratiquent souvent la RSE sans le savoir : leur taille humaine permet une approche concrète, de terrain, même si elles manquent parfois de structures formalisées. Leur force réside dans cette proximité.

Pour avancer, il faut casser les silos : stages, immersions et apprentissage permettent de progresser sans tout révolutionner. Nous encourageons les candidats à sortir du bois, à présenter non seulement leur handicap, mais aussi des solutions concrètes pour travailler efficacement. Un dirigeant n’est pas médecin, il a besoin de comprendre comment accompagner la personne au quotidien.

Côté entreprises, il faut accepter de ne pas toujours chercher le profil surqualifié, le mouton à 5 pattes. La rencontre entre candidats et dirigeants, dans un esprit pragmatique, est la clé.

Pour finir, quel message aimerais‑tu adresser aux employeurs et aux jeunes en situation de handicap ?

« N’ayez pas peur ! » C’est du Jean‑Paul II des années 2000, mais ça reste valable. Osez ! Vous n’êtes pas à l’abri d’une très bonne surprise.​

 

 

Propos recueillis par Yann KAPPES

Chargé de mission handicap CPME Auvergne Rhône Alpes

Cet article contribue à favoriser l’inclusion professionnelle des demandeurs d’emploi en situation de handicap et d’accompagner les entreprises à structurer et valoriser leurs démarches. Avec le soutien de l’AGEFIPH et cofinancée par le Fonds Social Européen dans le cadre du programme opérationnel national « Emploi – Inclusion – Jeunesse – Compétences 2021-2027

Découvrir Handi Sup :

www.handisupauvergne.org

 

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