Plus qu’une perte de revenu, le chômage est une blessure invisible, profonde, qui touche à l’identité, au sens, aux liens. En France, plus de 5,4 millions de personnes sont inscrites à France Travail — et parmi elles, les 515 631 demandeurs d’emploi en situation de handicap cumulent des durées d’inscription quasi deux fois supérieures à la moyenne. Tour d’horizon d’une réalité que les PME doivent savoir et que les professionnels de l’accompagnement ne peuvent plus ignorer.

En France, le travail n’est pas qu’une source de revenus. Il structure le temps, donne un statut, tisse le lien social. La psychodynamique du travail le dit clairement : le travail est un médiateur central entre l’individu et la société. C’est par lui que l’on se sent utile, reconnu, ancré dans une communauté. Sa perte déclenche bien plus qu’une angoisse financière : elle provoque une crise d’identité.
Le Baromètre Unédic/Cepremap (juin 2025) le mesure : les demandeurs d’emploi sont significativement moins satisfaits de leur vie que les actifs — et cet écart subsiste même en neutralisant la perte de revenu. La majorité des demandeurs d’emploi voient leur situation financière se dégrader dès les premières semaines, mais c’est bien au-delà de l’argent que la souffrance s’installe. Et contrairement à ce que l’on pourrait attendre, elle ne s’atténue pas avec le temps : le niveau d’insatisfaction reste constant tout au long de la période de chômage.
« Loin d’être une période d’oisiveté, le chômage implique des démarches exigeantes et stressantes qui mobilisent une charge cognitive intense. » (Cepremap, 2025)
Les données scientifiques convergent. Le chômage augmente significativement le risque cardiovasculaire et la mortalité toutes causes confondues — des effets comparables, en ordre de grandeur, à ceux du tabagisme (Meneton et al., 2017). La santé physique est atteinte, mais c’est la santé psychique qui trinque en premier.
L’enquête associative La santé au risque du chômage (2021) est sans appel : la proportion de personnes se sentant déprimées depuis leur perte d’emploi a plus que doublé. L’image de soi se dégrade, l’isolement s’installe, et l’envie de prendre soin de soi recule. Plus le chômage dure, plus les dégâts s’accumulent — jusqu’au renoncement aux soins, faute de moyens, ce qui crée une spirale particulièrement difficile à rompre.
Un effet « cicatrice » durable vient aggraver le tableau : retrouver un emploi ne referme pas la blessure automatiquement. Les anciens chômeurs restent durablement moins satisfaits de leur vie, même après leur retour à l’emploi. Et la stigmatisation — ne pas être cru dans sa recherche active — aggrave encore l’état psychique de ceux qui en font l’expérience.
Avec plus de 515 000 demandeurs d’emploi en situation de handicap inscrits à France Travail à fin juin 2025, ce public subit le chômage avec une intensité particulière. Leur taux de chômage est le double de la moyenne nationale, et moins d’un tiers retrouvent un emploi dans les six mois suivant leur inscription, contre plus de la moitié pour les autres demandeurs d’emploi. Derrière ces chiffres : un profil cumulant âge élevé, moindre qualification et état de santé fragilisé, qui ralentit chaque étape du parcours de retour à l’emploi.
La dimension psychique est au cœur du sujet. Les troubles du psychisme, cognitifs et du spectre de l’autisme représentent aujourd’hui la majorité des situations accompagnées dans l’emploi accompagné. Ces personnes sont exposées à un double cercle vicieux : le trouble fragilise le maintien en emploi, et le chômage prolongé aggrave le trouble. Ignorer cette réalité dans l’accompagnement, c’est passer à côté de l’essentiel.
La recherche en psychodynamique du travail (Duarte, Le Lay, Lemozy — Dares, 2024) identifie deux registres d’accompagnement à France Travail : l’« activation » — pousser à la recherche active — et l’« écoute » — comprendre les difficultés, préserver la dignité. Le premier, dominant institutionnellement, peut s’avérer contre-productif lorsqu’il occulte la détresse. Le second a des effets positifs documentés sur la santé mentale des demandeurs d’emploi.
Les bonnes pratiques existent : proposer un accès à un soutien psychologique dès la rupture de contrat ; intégrer les problématiques de santé dans la formation des conseillers ; renforcer la coordination entre France Travail, Cap emploi, les acteurs médico-sociaux et les associations de terrain. Pour les personnes en situation de handicap, l’emploi accompagné et les maintiens dans l’emploi via Cap emploi progressent fortement — preuve que ces dispositifs fonctionnent quand ils sont mobilisés. Mais leur couverture reste très insuffisante au regard des besoins réels.
France Travail occupe une position unique : premier guichet au contact des demandeurs d’emploi, il peut détecter la détresse tôt et orienter vers les bons acteurs. La loi Plein emploi (décembre 2023) renforce ses missions auprès des personnes handicapées. C’est une avancée réelle — mais elle n’aura d’impact durable que si les conseillers disposent du temps, des outils et de la formation pour l’incarner.
Car le message de toutes ces études est le même : le mal-être n’est pas un moteur, c’est un frein. Prendre soin de la santé des demandeurs d’emploi, c’est accélérer leur retour à l’emploi. Et prendre soin des plus vulnérables, c’est aussi prendre soin de l’ensemble du tissu social.
Yann KAPPES
Chargé de mission handicap CPME Auvergne Rhône Alpes
Cet article contribue à favoriser l’inclusion professionnelle des demandeurs d’emploi en situation de handicap et à accompagner les entreprises à structurer et valoriser leurs démarches. Cette action est cofinancée par le Fonds Social Européen + dans le cadre du programme opérationnel national « Emploi – Inclusion – Jeunesse – Compétences 2021-2027 » et soutenu par l’AGEFIPH Auvergne-Rhône-Alpes.
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